// Vous lisez...

wtf

Livraison

Qui que vous soyez, vous ne pourrez garder un œil critique sur le récit que je vais entreprendre. Bien entendu, en surface vous porterez un regard détaché sur mon histoire… Mais le soir, lorsqu’après vous être brossé les dents vous traverserez le couloir pour rejoindre votre chambre dans la pénombre, lorsque vos doigts chercheront en hâte l’interrupteur, vous noterez une accélération de pouls, un vertige, une respiration difficile… un détail qui ne dit qu’une chose : malgré les siècles qui ont passé, malgré les murs qui vous protègent de ce qui rôde dans la nuit, un instinct immémorial vous rappelle que je suis bien là, et que je vous regarde dans l’obscurité.
Puis vous trouverez enfin ce satané interrupteur, et votre chambre sera là à nouveau, dans l’état où vous l’aviez laissée. Mais désormais vous saurez que j’existe et que les choses que j’ai enfermées dans ces pages sont en liberté.

Mon histoire commence au mois d’aout, près de Paris, dans une banlieue sans nom. Une banlieue qui n’a pas été conçue pour les grandes chaleurs, un immeuble sec qui sent la poussière. Mon histoire commence lorsque M. Robert Donagh ne reçoit pas son colis. Il est chez lui en ce samedi matin, mais il écoute les informations à la radio, et il ne peut pas entendre l’interphone qui sonne depuis cinq minutes. L’œil du livreur parcourt alors les noms parmi la liste des habitants de l’immeuble, et le destin ou le hasard (je vous laisse choisir) veut qu’il s’arrête sur l’étiquette de Arthur. Z. Lope.

Réveillé par les sonneries répétées, Arthur se lève trop vite et répond au livreur avec difficulté alors que le sang commence à affluer vers son cerveau. Il demande à son interlocuteur de monter et a tout juste le temps d’enfiler une chemise déboutonnée avant qu’une main ne frappe à sa porte. Lorsqu’il ouvre la porte, il sent qu’il ne va pas tarder à regretter la décision qu’il a prise de se lever pour décrocher le combiné de l’interphone : le colis est énorme. Tellement énorme que l’on ne voit pas le livreur qui se trouve derrière. C’est un bloc d’environ un mètre de largeur et de longueur, et d’un mètre quatre vingt de haut. Aussi lorsque ce dernier, caché par la masse cartonnée, fait entrer l’énorme livraison dans son appartement, Arthur a l’impression que c’est un colis vivant qui s’avance vers lui, glissant avec difficulté sur le sol de son palier. Après un court échange de banalités avec le livreur essoufflé par la montée des quatre étages, Arthur referme la porte de son appartement et s’interroge : comment le livreur a-t-il pu monter si vite un carton dont la taille laisse supposer qu’il pèse une tonne ? Et d’où vient cette odeur acre qui règne dans son entrée ? Est-ce qu’il était trop préoccupé pour s’en rendre compte jusque là ou bien l’odeur est-elle arrivée avec le carton ? Avant de chercher à comprendre il se dirige vers le salon qui jouxte l’entrée, et ouvre en grand la baie vitrée qui donne sur la rue. Puis il ouvre la fenêtre de sa chambre, à l’autre bout de l’appartement, pour créer un

courant d’air et évacuer ce qui ressemble maintenant au parfum de la moisissure. Un bruit se fait entendre dans l’entrée, et lorsqu’Arthur se retourne vers le carton il s’aperçoit que la petite brise qu’il a créée suffit à le déplacer. Comme notre lecteur peut-être, notre héros s’imaginait un monolithe venu de l’espace, un gigantesque animal empaillé, la cloche d’une église romane, une machine insensée rangée dans une caisse en vieux bois bourrée de paille ou de papier bulle… Rien de tout cela. Le colis ne doit pas peser plus lourd que quelques grammes. S’approchant, il saisit le carton et se dit qu’il s’agit d’une mauvaise blague : au vu de son poids, il n’y a manifestement rien d’autre ici que le contenant. Le voisin Donagh se sera fait livrer un carton de vent. Avant d’avoir le temps de s’interroger sur l’absurdité de la situation, notre héros entend le détestable son d’un téléphone portable vibrant sur une table en bois. Il s’agit de Virginie.

(à suivre)


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