[Let’s go !] - LE RÈGNE ANIMAL : Pas mal non ? C’est français.

Par Thibault, le 16 octobre

Let’s go ! C’est la rubrique courte trop longue quand même qui vous recommande des films mais aussi des séries, sauf que le temps d’écrire, ils ne seront peut-être plus sur vos écrans. Pour les séries c’est différent.

Le principe est simple : dans un futur qu’on imagine proche, la France voit se développer une série de mutations qui transforment les hommes en animaux. François (Romain Duris) part avec son fils Emile (Paul Kircher) à la recherche de sa femme transformée.
Deuxième film de Thomas Cailley après Les Combattants en 2014, Le Règne Animal est sorti sur nos écrans ce 4 octobre 2023, et fait revivre une promesse restée vaine depuis de nombreuses années : revigorer le cinéma de genre français. Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

Le cinéma (de genre) français c’est de la merde ?

Avant de commencer à répondre à cette question formulée de façon formidablement neutre, entendons-nous déjà sur une définition de ce fameux « cinéma de genre ». Pour faire simple et éviter de rentrer dans une spirale infinie de nuances, le cinéma de genre regroupe les films qui reprennent des schémas et des typologies d’éléments de genres cinématographiques majeurs. Pour ce paragraphe nous allons nous limiter à l’horreur, le fantastique, la science-fiction, des genres que l’on pourrait également classer dans d’autres sous-catégories comme l’Imaginaire ou le cinéma d’exploitation (produits avec pas grand chose dans l’optique de faire des bénéfices, souvent grâce à une promesse un peu racoleuse de frissons faciles).

Faire de l’imaginaire en France relève du chemin de croix pour des raisons assez difficiles à cerner au vu de la richesse de notre culture sur ces terrains. Jules Verne et sa proto-science-fiction, Méliès et son Voyage dans la Lune, mais aussi le Berry et ses sorcières, la Bête du Gévaudan… La France regorge de mythes et de légendes qui ne demandent qu’à être exploités. Mais la production ne suit pas, contrairement à nos voisins espagnols, qui ont non seulement une cinématographie de genre assez riche, mais qui est surtout reconnue au niveau « institutionnel », plusieurs de ces films ayant été nommés et récompensés aux Goya (les César de chez eux).

Chez nous, c’est justement cette fameuse Bête du Gévaudan qui sera peut-être le zenith (jusqu’à aujourd’hui espérons-le), de l’émergence d’un cinéma bis, bizarre, et surtout grand public dans l’Hexagone. Avec ses 5 millions d’entrées, ses 32 millions de budget et son hybridation d’un tas de références et de genres allant de l’action de Hong-Kong à la fresque historique et populaire en passant par le roman gothique, Le Pacte des Loups (Xavier Gens (2001) portait dans sa réussite la promesse d’une vague de productions françaises ambitieuses… Mais l’histoire ne retiendra que l’anomalie du film, et sa production plus que chaotique.

Les années qui vont suivre peuvent se résumer grossièrement en quelques projets orientés horreur, financées le plus souvent par Canal dans un modèle de pur cinéma d’exploitation et de vidéo-club. 2 millions de budget grand maximum, du sang par hectolitres, et des scénarios bien ramassés. Ces « French frayeurs », parmi lesquelles nous pouvons citer : Haute Tension (Alexandre Aja, 2003), Ils (Xavier Palud, David Moreau, 2006), La Horde (Yannick Dahan, Benjamin Rocher, 2009), A l’intérieur (Alexandre Bustillo, Julien Maury, 2007), Frontière(s) (Xavier Gens, 2007), Martyrs (Pascal Laugier, 2008)… bien que fort sympathiques, ne dépasseront jamais le cadre de leur audience-cible, bien trop radicales pour attirer le grand public.

Et dernière étape en date, 2018, avec le lancement de l’appel à projets de films de genre initié par le CNC, suite au succès de Grave (Julia Ducournau, 2016). Trois films ont été financés par ce biais : La Nuée (Just Philippot, 2021), drame paysan dans lequel s’immisce des sauterelles cannibales, Teddy (Ludovic et Zoran Boukherma, 2020), teenage movie et film de loup-garou et Ogre (Arnaud Malherbe, 2022), conte populaire et drame familial.
Trois genres, trois approches assez différentes, et paradoxalement plutôt similaires de l’imaginaire qu’ils vont convoquer. Dans ces films, l’aspect fantastique du récit se retrouve relégué au second plan, comme si il fallait d’abord faire autre chose, puis ensuite mettre un petit coup de vernis « genre ». Résultat La Nuée fonctionne avant tout comme un drame paysan, Teddy pourrait être le même film sans le loup-garou et en soustrayant 4 plans à Ogre, on a un film français tout ce qu’il y a de plus classique. Avec le cul entre deux chaises, ces propositions sont plutôt orientées vers un public méfiant voire réfractaire à l’imaginaire, et peinent à contenter tout le monde.

On peut également noter quelques tentatives sur les plateformes, comme la série Marianne (Netflix, 2019), ou encore Comment je suis devenu un super-héros (Douglas Attal, 2021) qui prennent plutôt le parti de singer ce qui se fait outre-Atlantique plutôt que de chercher une voix originale française.

Et pour finir, l’imaginaire en France se heurte de toute façon à un ressenti généralisé du public qui semble décorrélé de la qualité des films ou du retour critique : on part du principe que quand c’est français, ce sera globalement cheap et mal joué. Ce qui est dommage parce que si les projets français ne se montent pas, l’Hexagone compte nombre de techniciens compétents qui s’exportent sur de grosses productions étrangères.

Sauf que ce 4 octobre sort peut-être le film qui pourra mettre tout le monde d’accord et lever cette malédiction qui pèse sur notre genre Made in France.

Long May He Règne ! Tout le monde en salles

Sans trop en dévoiler sur son intrigue, Le Règne Animal est un miracle. Une synthèse parfaite entre des influences fantastiques diverses, réintégrées dans un récit purement original, avec un ton qui lui est propre. Car si on retrouve du Steven Spielberg pour ce fantastique à hauteur d’enfant, du Stephen King dans la description d’une famille crédible, du M. Night Shyamalan pour le mystère et l’approche réaliste du fantastique, du David Cronenberg période mutations et body horror, du Hayao Miyazaki dans ce mélange d’émerveillement et de peur, voire même du Bong Joon-ho dans les ruptures de tons, ce qui frappe devant le film, c’est qu’il n’est jamais dans la citation ou dans la révérence. Il trace un chemin qui lui est propre, empruntant un peu partout en fonction de ce qu’il veut raconter.

Car contrairement aux autres projets portés par le CNC, le film voit bien le genre comme une première fin en soi, ce qui n’exclut pas le fait qu’il traite une variété d’autres problématiques sociales et politiques par ricochet. Comme le disait le critique Raki Djoumi « On aime Gremlins (Joe Dante, 1984) parce que c’est une critique des Etats-Unis et de la société de consommation, mais on aime surtout Gremlins parce qu’il y a des Gremlins ».
On sent ici l’envie de créer des monstres, et de les exploiter totalement dans un geste qui englobe le fantastique et l’histoire de ce père et ce fils en un seul mouvement ample et organique. Le monde du Règne Animal suit une logique qui lui est propre, une identité remarquable qui n’est pas calquée sur ce que font les Américains, par exemple. Thomas Cailley mobilise toute une batterie de savoir-faire techniques (effets numériques, maquillages, animatroniques), mais travaille aussi sur la musculature de ses acteurs, Paul Kircher et Tom Mercier en tête, dont le jeu animal et en constante mutation force le respect…
La grammaire cinématographique de base (montage, découpage, filmage) n’est pas en reste. Jamais les « Bestioles » ne sont cachées par manque de moyens, mais le film opère un jeu passionnant dans sa première partie pour les soustraire à notre regard via sa mise en scène, et mieux les dévoiler plus tard. Et le film enchaine les moments de bravoure fascinants : le supermarché, les échasses, le premier vol…

Le Règne Animal est le spectacle grand public et généreux que l’on attendait. C’est un film de monstre et de mutations porté par un amour de ces bestioles, et une envie de créer des images de cinéma, de transformer la forêt gasconne en un territoire luxuriant et vierge, un de ces terrains sur lesquels s’écrivent les contes et les légendes. C’est un drame familial touchant incarné et écrit à la perfection, une chronique adolescente sur le changement des corps et du monde autour de soi. C’est une réflexion sur la façon dont on perçoit l’Autre, et dont on accepte la différence, ou encore sur comment le regard peut conditionner la perception d’une partie de la population, jusqu’à la guerre… C’est un film qui plaira à ceux qui n’aiment pas le genre, et qui fera découvrir un nouveau type de cinéma français à ceux qui ne regardent que ça… Bref, c’est un film à la portée fédératrice et qui a les moyens de ses ambitions comme on en voit peu sur nos écrans.

Et pour conclure, allez voir du cinéma français, allez le voir en salle, parce que c’est l’une des productions les plus dynamiques, diversifiées et passionnantes en ce moment. Petit échantillon de cette seule année 2023 : Anatomie d’une chute, Chien de la casse, Yannick, Le Procès Goldman, Youssef Salem a du succès, Goutte d’or, La Montagne, Nos Cérémonies, Farang, Le Livre des Solutions, Les Rascals

Et plein d’autres que je n’ai pas encore vus.

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