ROAD TO FURIOSA 1/2 - Souvenirs des Terres Mortes et des salles obscures : Le choc Fury Road.

Par Thibault, le 25 mai

Il y a toujours une bonne raison de revenir à Fury Road. Et cette semaine, cette bonne raison se conjugue à l’actualité brûlante du cinéma, car sort sur nos écrans le prequel de ce chef d’oeuvre, Furiosa - Une saga Mad Max, toujours réalisé par l’immense George Miller. A cette occasion, petit dossier en deux parties, dont voici la première, écrite dans un mélange de larmes, de jubilation et de frissons face à la puissance des images, et du Cinéma. La seconde reviendra sur Furiosa, et sur le cinéma de George Miller, ainsi que sur la saga Mad Max.

On a tous des souvenirs de cinéma. Quel que soit notre rapport avec lui, on se rappelle des images, les conditions de visionnage… On se forge, à chaque vision, un imaginaire, une mémoire alternative et évolutive. On visite des mondes, des échos de vies non vécues. Que l’on s’asseoit dans une salle obscure avec 200 personnes, qu’on soit dans son salon en famille, ou les yeux rivé sur son iPod sous la couette alors que l’on devrait dormir parce que le lendemain, il y a école.
On rencontre des oeuvres qui nous accompagneront toute notre vie. Et c’est par cette porte du souvenir organique, narratif et artisitique, que je voulais commencer pour parler d’un des plus grands films du monde, certainement le film le plus important de ces 10, 20, 30 dernières années… Mad Max Fury Road, de George Miller.

Parce que pour évoquer ce choc absolu, il faut peut-être revenir à quelques histoires très personnelles sur ce que sont les images, et ce que ça peut représenter, le Cinéma.

Do you have a favorite picture ? Clint, Max et moi.

INT. NUIT. PALAMOS. PASSEIG DEL MAR. Années 2000.
Je suis plutôt jeune, et nous sommes en vacances en famille dans notre appartement familial sur la Costa Brava, à Palamos, avec mon père, ma mère et ma soeur. Comme chaque jour, on remonte tard de la plage, on mange, et on lit. On ne regarde la télé que si 1. il y a les infos, et 2. si il y a quelque chose à regarder. Pas question de l’allumer pour voir défiler des images sans intérêt.
Et ce soir là, c’est l’option 2. J’entends dans les voix parentales une espèce de déférence inhabituelle quand ils évoquent le film qui passe sur France 3, et surtout l’un de ses interprètes principaux. Clint.

Je ne sais pas quel âge j’ai, je sais juste que je n’ai pas vu le début de « Le Bon, la Brute et le Truand », de Sergio Leone, et qu’au bout d’environ 10mn que je suis en train de regarder mon film préféré. Je ne comprends pas ce qu’il se passe à l’écran, mais je suis hypnotisé par Clint. Son regard, son style. Il est l’essence même du cool, et je suis fasciné.
La découverte est morcellée, car interrompue par le diner, et je suis encore plus perdu quand on rallume la télé parce que le personnage tout en contrôle du début a maintenant le visage brûlé par le soleil du désert, et se fait trainer par Tuco…

On a évidemment acheté le DVD dès le retour des vacances, et j’ai pu découvrir un film qui ne m’a jamais quitté. Et réussir à quitter Clint des yeux pour apprécier la mise en scène de Leone, ses gros plans sur les visages burinés, son mélange absolument génial d’humour féroce, de violence crasse et son regard politique goguenard sur les Etats-Unis.

INT. APRÈS-MIDI. STRASBOURG. CINÉMA UGC. Années 2010.
La sélection UGC Culte permet de voir Le Bon la Brute et le Truand au cinéma. En version longue. Et en VF. Comme à l’époque. Sauf que la télévision de Palamos est devenu un écran qui fait la taille de mon studio strasbourgeois.

J’ai vu des films depuis. Mon regard s’est aiguisé, enfin je l’espère. Et j’ai eu d’autres chocs. Mais aucun de cette ampleur là. Ou aucun qui ne combine aussi parfaitement l’émoi artistique et l’émotion pure. Donc je saute sur l’occasion d’aller le voir avec du monde autour. La salle est loin d’être comble, mais je suis assis derrière un gamin, un peu plus jeune que je devais l’être lors de ma première vision, qui est là avec son père. Flash forward de ce qui va se passer dans quelques années.

Et là, la magie opère. Encore une fois sur l’écran et devant. Parce que alors que la musique de Morricone se lâche, et que Clint apparait sur son cheval au galop, j’entends juste devant moi une voix d’enfant qui laisse échapper un « wow ».
Eh ouais. C’est Clint. Bienvenue.

INT. APRES-MIDI. STRASBOURG. 4 RUE PAUL JANET. 14 mai 2015.
Ca fait des mois que je regarde les premières images du prochain Mad Max. Presque sans aucun attachement à la saga parce qu’à l’époque, j’ai vu le premier quelques fois car je l’avais sur mon iPod, et j’ai vu le deuxième une fois en salle à l’occasion de l’édition 2012 du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg.
Mais il y a quelque chose dans cette bande-annonce. Et du coup j’interromps mes révisions, et fonce au cinéma le jour de la sortie pour découvrir la Bête.

INT. DÉBUT DE SOIRÉE. STRASBOURG. CINÉMA STAR SAINT EXUPÉRY. 14 mai 2015.
La salle est comble cette fois. Et confortablement enfoncés dans nos sièges, on se fait rouler dessus. Je pense que personne ne s’y attendait. Parce que au moment où la tempête de sable fait disparaitre la fusée lumineuse que Max a fait sauter des mains de Nux, quand enfin la musique se calme et le fondu au noir arrive, les spectateurs ont respiré de manière parfaitement audible et synchronisée.
Ca peut paraitre con dit comme ça, mais on a pu tous, ensemble, relâcher le souffle que l’on contenait depuis que Furiosa avait démarré son War Rig. Collectivement, la salle du Star Saint Exupéry pouvait se poser brièvement pour prendre la mesure de ce dans quoi on était embarqués. Réaction organique d’un corps éphémère que l’on formait dans le Wasteland de George Miller. Le moteurs rugissaient, et devant l’écran, on vibrait.
Et le film savait précisément ce qu’il faisait parce que quelques secondes plus tôt, Nux avait déjà mis les mots sur ce que tout le monde ressentait en hurlant, le sourire jusqu’aux oreilles dans le déchainement de chaos qui l’entoure « Oh what a day, what a lovely day !  ». What a lovely day indeed.

Et comme le gamin que j’étais devant la télé il y a plus d’une dizaine d’années, j’avais immédiatement su que je voyais un de mes films préférés. Et ça venait juste de commencer.
J’ai peut-être même laissé échapper un petit wow.

Voir Fury Road et mourir.

Parce que WOW, c’est la réaction saine et normale quand on voit Mad Max Fury Road pour la première fois, mais ça marche aussi pour les 5 suivantes en salle, et les 20 d’après sur des écrans de tailles variables.
Pour rappel, le film embarque Max (Tom Hardy) dans une poursuite à travers les Terres Désolées (The Wasteland) en compagnie de l’Imperator Furiosa (Charlize Theron) et des 5 épouses du tyran Immortan Joe, bien déterminé à récupérer « sa propriété ».
Encore une fois, Max Rockatansky devient un passeur d’histoire, une figure éthérée qui se retrouve happée dans un conflit qui n’est pas le sien. Anti-héros fondamental, il devient dans ce film le faire-valoir de Furiosa, personnage immédiatement légendaire qui incarne moins son opposé féminin que son double. Une autre road warrior, en quête de rédemption.

Projet datant du milieu des années 90, 10 ans après un Mad Max 3 accouché dans la douleur de la perte de son producteur et ami Byron Kennedy, Fury Road a été envisagé sous plusieurs formes. Film live avec Mel Gibson, film d’animation, lancé puis stoppé en 2000, rebelotte en 2006, prévu en 2009 en Australie, puis tourné en 2011 en Namibie parce que le désert initalement envisagé par Miller s’est transformé en oasis après des pluies torrentielles… S’en suit un tournage chaotique marqué par la paranoïa de son réalisateur qui veut éviter les blessures lors des cascades, des acteurs qui se détestent (surtout Tom Hardy qui a très mal vécu le tournage), et ils finissent les prises de vues en Namibie avec un film qui n’a pas début ni de fin. La génèse et le tournage du projet sont presque aussi impressionnants que le film en lui même. Tout ça a été documenté un peu partout sur internet, et je vous enjoins à aller regarder. Par exemple un bout du making of officiel ici.

Fury Road, c’est un rêve de Miller, un concept dément qu’il a couché sur plus de 3 500 images. Un storyboard détaillé de chaque plan qui faisait office de scénario pour cette idée géniale et simplissime : et si le prochain Mad Max était une poursuite de deux heures ? Avant de plonger dans des considérations plus philosophiques, Fury Road c’est ça. Le film d’action ultime, un poème épique, un opéra de métal et de feu qui ne faiblit jamais, ne ralentit que pour permettre à son public de descendre en pression.
Miller, avec sa femme et monteuse Margaret Sixel (1 an et demi de montage, et d’idées fantastiques pour un Oscar mérité à la clé) font de ce déferlement de puissance une partition bien huilée, fluide, où l’enchainement rapide des plans ne perd jamais le spectateur. Le regard est guidé entre chaque scène de bravoure, apparemment sans effort. Le plan moyen dans Fury Road doit durer environ 1 seconde et demi, mais le film ne semble pas inutilement frénétique. Au contraire, tout s’enchasse parfaitement, dans une dynamique qui tient de la symphonie, du miracle. Tout est à sa place, au milieu des carcasses de voitures mutantes et fumantes, surplombées par un guitariste fou dont l’instrument crache des flammes.

La mise en scène, le montage, les raccords, Fury Road repose presque intégralement sur des outils propres au cinéma pour faire comprendre ses enjeux, mettre en action ses personnages et finalement raconter son histoire. Imaginé dans la tradition du fantasme d’Hitchcock, qui voulait que ses films puissent être vus sans sous-titres au Japon, George Miller utilise un langage basé sur le mouvement pur. Il prend à la lettre l’étymologie du cinématographe (du grec κίνημα / kínēma, « mouvement » et γραϕή / graphê, « art d’écrire, écriture ») et déploie un cadre abstrait, toile orangée (ou en noir et blanc dans la version Black & Chrome) traversée par cette Fury Road. Le décor est à la fois présent et s’efface pour laisser place à l’action, et aux personnages, et chaque concept est réduit à sa plus simple expression, pour éviter de se perdre dans des discours interminables, préférant aux mots la compréhension organique d’allégories simples, projetées dans un univers de western dément.

De l’art d’écrire. C’est bien de ça dont il est question. Bien loin de la critique que l’on va lui faire sans réfléchir « c’est juste un aller et un retour », il est question de l’art d’écrire. Ecrire simplement des enjeux et des personnages complexes. Faire comprendre en deux plans l’opposition entre Max et Furiosa. Il se débat pour ne pas se faire apposer ce sceau brûlant, symbole de servitude, le plan suivant montre la nuque de Furiosa, marquée de ce même fer rouge. Pas besoin de surligner par le dialogue, il suffit d’être efficace et de réfléchir sa mise en scène, sa scénographie, même ses costumes. Au détour d’un plan sur des personnages en échasses, on se figure un univers vaste qui déborde du cadre, on comprend immédiatement le fonctionnement de la Citadelle, sa distribution des richesses et son discours sur notre monde. Pas de dialogue pour confronter les conceptions de l’Apocalypse et de la survie de Max et Furiosa, on les fait se battre, et on rend chaque plan de ce combat signifiant (la séquence peut-être la plus impressionnante du film). Max qui gardera sa muselière pendant le premier tiers du film, libéré uniquement à partir du moment où il décide de s’associer au groupe de femmes...

Et on comprend aussi la motivation derrière cette volonté de revenir de là où on vient. Comme Ulysse après son long voyage, la fuite en avant des personnages est motivée intérieurement. L’envie d’ailleurs était justifiée par l’espoir, la rédemption. Sauf que l’on ne peut pas fuir indéfiniment. «  If we can’t fix what is broken, we go insane » dit Max. Revenir c’est espérer vraiment, c’est réparer, c’est injecter dans un monde qui n’en finit pas de mourir une lueur de lendemain. En fonçant vers les hordes d’Immortan Joe, en revenant à la Citadelle, Furiosa donne à la saga Mad Max quelque chose qui n’existait pas : un avenir. Les premiers films de la saga jouissaient de l’observation d’un système capitalisme imbu de lui-même et qui portait les graines de sa propre destruction. Ils illustraient cette chute inévitable dans un monde de cuir et d’essence. Maintenant que le système vacille réellement, Miller voit au delà. Comment on reconstruit ?

Avenir radieux ou perpétuation des schémas de domination, le film ne tranche pas et nous laisse sur l’image de Furiosa et des femmes qui s’élèvent alors que Max disparaît dans la foule, comme à la fin de chaque film, le Guerrier de la Route s’efface. Il rejoindra les mythes qui vont fonder cette nouvelle société, comme ceux que les héroïnes se répètent, mantras créés de mots d’antan, au sens remodelé dans la tradition de la saga, mais aussi de son réalisateur qui s’intéresse profondément à la transmission des histoires et du savoir.
Sauf que cette fois, la sortie de Max se fait après qu’il ait transmis son sang, donné son nom et symboliquement la franchise à Furiosa. Personnage incroyable qui prend le devant de la scène pour ce prochain film.

Remember her ? You will.

Impossible de traiter de l’ensemble des aspects qui font de Fury Road un chef d’oeuvre, et sûrement l’un des films les plus importants de ces dernières années. C’est un modèle de blockbuster qui arrive à un moment où la créativité meurt à Hollywood, une fable épique monstrueuse montée sur « 4000 horsepower of nitro-boosted warmachines » comme le dit Furiosa, un film d’auteur pour Miller, qui, à 76 ans, prouve qu’il peut inventer de nouvelles formes, et piquer à la jeunesse son rôle d’innovateur. Un déluge d’effets visuels, de cascades improbables, de petits morceaux de réflexion politique, écologique, féministe, un cours de narratologie hurlé depuis la cabine d’un semi-remorque… C’est un film dont la richesse se dévoile au fil des visions, un ride absolu qui combine la pure euphorie cinématographique avec le plaisir de réfléchir et de décortiquer chaque plan, en sachant que la prochaine fois qu’on le verra, on se fera souffler comme à la première vision.

Et un jour, un gamin découvrira ça à la télé. En entier ou non du premier coup. Et ça lui ouvrira les portes d’une nouvelle passion.

Wow.

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