L’océan était calme ce matin. La houle nocturne avait laissé place à une mer d’huile. L’horizon était désormais dégagé après plusieurs jours de menace orageuse. Les couleurs chatoyantes du lever du jour étaient de retour. L’officier de quart pouvait, soulagé, quitter son poste pour un prendre un moment de repos bien mérité.
Cela faisait plusieurs jours que l’équipage était en alerte. La dégradation des conditions météorologiques avait été leur planche de salut dans un premier temps. Lorsqu’ils avaient aperçu au loin les voiles de deux frégates battant pavillon de la Compagnie des Indes ils avaient eu un mauvais pressentiment. Ce n’était pas une route habituellement empruntée par la compagnie. Le capitaine et son second craignaient une ruse de la part de corsaires - ou pire, de pirates.
Les actes de pirateries s’étaient intensifiés depuis le déclenchement de l’insurrection américaine. De lourds convois sillonnaient l’Atlantique chargés d’armes, de denrées alimentaires, de produits textiles en tous genres - et d’or. Les corsaires britanniques et français arraisonnaient pour le comptes de leurs souverains respectifs quantité de navires marchands qui devaient faire preuve d’ingéniosité et de roublardise pour achever sans encombre leur périple.
L’expérimenté gabier et son camarade barreur connaissaient les courants et vents dominants comme leurs poches. Ils savaient également que le premier ennemi du marin est son hubris. Rapidement après leur départ de Saint Malo ils avaient habilement manœuvré pour avoir l’oreille de ce capitaine novice qui ne devait probablement son poste qu’à la position de sa famille. Du haut de ses 20 ans il apparaissait bien frêle et hésitant et n’hésita pas à s’appuyer sur leurs conseils pour donner le change et paraitre en charge.
Ils se dirigeaient vers la Louisiane. Dissimulées sous des caisses de céréales et des fûts de rhum, quantité d’armes. Le souverain du royaume de France souhaitait renforcer son influence sur le continent américain et pousser son avantage : le conflit entre les américains et les anglais aurait comme première conséquence de fragiliser les deux nations. Il y a avait là probablement quelque chose à jouer en fonction de l’évolution de la situation.
Ils avaient égaré leur escorte depuis plusieurs jours. Même les matelots les plus expérimentés se laissaient progressivement gagner par la défiance. Le moral flanchait à mesure que la crainte de croiser une escadre ennemie croissait. Apercevoir ces deux frégates n’était pas pour apaiser l’équipage. Le capitaine, bravache, ordonna d’une voix peu assurée à son second de se tenir prêt à manœuvrer en cas de nécessité.
Ce que tous redoutaient se précisait. Alléchés par cette proie isolée et facile, les deux frégates se détournaient déjà de leur cap pour rallier la Dauphine. Tétanisé, le capitaine ne sût faire autrement que de rester les yeux rivés vers la menace qui s’approchait inexorablement. Tout à coup rasséréné par l’imminence de la menace, l’équipage se mit en ordre de bataille comme un seul homme. Selon une partition maîtrisée presque intuitivement, chacun prit son poste dans le calme, procédant aux derniers réglages.
Tout était prêt pour le choc. La peur de l’attente avait laissé place à la résolution la plus stricte. Les barils de poudre, boulets de canon, sabres et pistolets étaient accessibles à tous et prêts à servir. Ce que tous redoutaient prenait corps : les frégates battant pavillon de la Compagnie des Indes hissèrent le redouté drapeau noir. La victoire ou la mort.
Le choc fut terrible. Les canons tonnèrent, l’odeur de poudre et les nuages de fumée se répandirent autour des navires. Le capitaine fut projeté au sol dès le premier impact et se brisa instantanément la nuque. Le second mena la défense face aux pirates aguerris. Après plusieurs heures de corps à corps, plusieurs voies d’eau nécessitaient d’être colmatées sous peine de risquer de couler. Épuisés, ils étaient à deux doigts de rendre les armes.
C’est alors qu’ils s’aperçurent que leurs ennemis avaient perdu leurs mâts, et étaient incapables de manœuvrer. Le second pris la barre, cherchant à se défaire de l’emprise de l’ennemi. Après plusieurs tentatives infructueuses il parvint enfin à dégager la Dauphine. La nuit tombait lentement. Lorsque les flibustiers comprirent ce qui se passait, il etait trop tard. Le temps de revenir sur leurs navires, ils constatèrent à leur tour les dégâts dont ils étaient victimes. Malgré leur courroux, ils durent se résoudre à laisser filer leur proie.
Chacun penserait ses plaies à la faveur de la nuit, avant, qui sait, de se retrouver quelques temps plus tard à nouveau pour solder cette bataille inachevée.